L’urgence de vivre ou
la beauté poétique des petites choses
Le recueil de nouvelles et de récits de Bernard Anton Tant que Vie nous habite vient de paraître en réédition, la première étant épuisée et son contrat résilié.
L’ensemble de ces nouvelles et récits possède un fil commun. Ce sont différents aspects de la Vie dans ce qu’elle a de plus précieux, mais aussi de plus fragile. Une grande part est accordée aux thèmes humanistes, environnementaux et philosophiques.
Le style reste simple, semé d’agréables digressions. On y trouve une panoplie de très belles images, de la poésie et des passages lumineux. Aussi, un humour parfois discret, parfois plus théâtral.
Le format des nouvelles avec un haïku final donne une note poétique supplémentaire, et permet de conclure chaque histoire. C’est la marque d’une finition soignée.
Le fiel des poitrines
La métaphore de ce texte au langage poétique est puissante. Les préoccupations de notre époque y sont abordées. Le lecteur arrive rapidement à l’enjeu principal : la haine de l’autre et la bêtise du groupe. La prédiction de la visiteuse pessimiste, critiquant l’oiseau de malheur, installe le malaise et annonce le problème. L’escalade angoissante des bruits mystérieux complète le suspense.
Le dénouement, alors qu’on suivait l’hypothèse des oiseaux amoureux, est d’abord assez cruel, mais ensuite, le propos est élargi avec la méditation philosophique sur le rejet de l’autre et sur les maux de notre société. La possibilité d’un monde meilleur se situe aux antipodes des forces négatives rencontrées. La question se pose alors : pourquoi suivre le chemin de la peur et de la haine plutôt que celui de la paix et de la douceur ?
L’issue, optimiste malgré tout, avance des solutions auxquelles on a envie de croire. La hauteur spirituelle de Miguel nous livre à la fin un haïku d’enseignement.
La victoire de Florent
Dès le début, le ton est différent de la nouvelle précédente. On entre dans une histoire plus classique : un couple et ses déboires. Le commencement annonce un bonheur sans nuages, mais on arrive vite à des signes inquiétants de conflits et de malheur.
Avec la description des trois tourtereaux, on découvre en effet que ce bonheur était superficiel et menacé. Le caractère nymphomane et volcanique de Joséphine est souligné à gros traits. L’épanouissement de Florent qui suivra et surtout la partie « orphique » prennent une dimension mythique.
Il y a beaucoup d’humour dans cette nouvelle. Le massage incluant la prostate qui suspend l’activité cérébrale m’a fait beaucoup rire, tout comme l’amant qui appelle la partenaire « sa balle de soccer » en la lançant loin et en la rattrapant !
Une grande sensualité domine cette nouvelle. Dès le début, le lecteur comprend qu’il s’agit d’un homme bon et généreux qui veut le bien de tous. Son épanouissement sensuel accentue ce trait de caractère. Ses désirs et son corps se réveillent.
Le lecteur se réjouit pour le héros qui finit par admettre l’état désastreux de son mariage ! Le geste de signer un chèque pour sa femme morte exprime sa nature calme et peu intéressée par le matériel.
Tant que Vie nous habite
Cette nouvelle-ci a d’emblée un rythme plus rapide, plus haché. Elle traduit l’urgence de la situation du personnage qui n’a plus beaucoup de temps à vivre.
C’est une histoire universelle. Au début, on pense que la description de la mère qui joue au casino est une digression, mais on comprend que ce détail sera fait d’éléments divers, de souvenirs, d’étapes, comme la vie elle-même.
Sous les événements graves et importants, on découvre la beauté des petites choses et le cadeau qu’il y a dans chaque moment de vie. Chaque détail est un prétexte à une méditation existentielle, comme le fait que le sang qui circule dans les veines de chacun est la continuité du sang et des gènes de ses ancêtres… On découvre aussi de la magie irrationnelle dans le présage des biscuits chinois et le gain au loto.
Le discours face à la mort d’Hector nous fait passer des méditations éparses à une vraie philosophie proche du bouddhisme. D’ailleurs, le contraste entre la cérémonie religieuse presque indécente et sans âme, et la méditation sincère dans la nature, confirme la valeur de cette philosophie. Le personnage semble alors accéder à l’illumination.
Le protagoniste Hector n’est pas idéalisé. Il est charmant et suscite la compassion, malgré ses défauts. Son mauvais caractère illustre bien la réalité des gens pris avec la dépression. En dépit de son caractère bouillant, on est révoltés quand sa propre famille le maltraite. On voit sa générosité, confirmée par sa phrase pleine d’amour qu’il veut laisser à la postérité.
Avec Hector, on alterne d’une vision optimiste à une vision plus sombre. C’est ce qui forge au fond la vie. Le haïku final reflète le contraste entre la nuit et la lumière.
Ce texte nous instruit sur les valeurs humanistes et pacifistes de Bernard Anton. La chance de vivre prend une dimension capitale.
Catharsis des rescapés
Là encore, ce récit nous plonge dans les préoccupations humanistes de l’auteur. C’est un texte sombre, poignant. Il dépeint une réalité bien présente qui semble sans issue. Les mêmes interrogations reviennent : pourquoi le mal, la violence, les massacres ?
Progressivement, on voit des touches d’optimisme dans le dialogue des deux personnages. L’explication géopolitique, avec les intérêts des colonisateurs modernes, dénonce la vraie réalité qui sous-tend ces conflits.
La fin horrible dénote l’ironie cruelle du sort. Les deux protagonistes, qui ont affronté les pires épreuves et qui sont pleins de bonnes intentions, se trouvent happés par un destin aveugle.
Le mouvement continu des bateaux et leur commerce odieux expriment la pérennité des marées de difficultés qui attendent les passagers. Toutefois, le mouvement de la Vie elle-même s’impose plus fort que les individus.
Le portrait d’Aramis le Grand
Cette nouvelle contient des détours et des éléments assez surprenants. D’emblée, le lecteur éprouve une antipathie presque naturelle envers Aramis, combattant obstiné et infaillible, au vocabulaire guerrier. Il oscille entre la méchanceté pure et un être plutôt bon et honorable, victime de ses émotions. Cependant, au fil des lignes, l’écrivain raffine le personnage. Ce dernier montre de grandes qualités, malgré son implacable rigueur. On assiste alors à sa résilience qui constitue sa fierté.
Le désir d’Aramis de subir une transplantation des yeux de sa conjointe Manon, fraîchement décédée, semble incongru. La beauté surréaliste de cette image nous émeut.
Au fil des anecdotes familiales, le lecteur prend conscience que le mal principal de cet homme serait le manque d’amour. C’est bien insufflé entre les lignes avant d’être vraiment nommé.
L’amour filial et la grandeur d’âme de Ricardo vont l’amener à plus de générosité dans sa vision du monde, et ce, au travers des spectacles musicaux. Chaque spectacle dont on raconte l’histoire semble ouvrir un peu plus le cœur de son père.
Ricardo, toujours en contrôle de ses émotions et lucide sur la personnalité d’Aramis, s’écrie à sa mort : « Je veux mon papa vivant. » Cela étonne. Peut-on être si indulgent face à une personne méchante, dont la vie superficielle et vaniteuse de père et de mari comporte tellement de manques ? Un pardon parfait lui est pourtant accordé.
Le rêve final du fils est très poignant. Le lecteur comprend que c’est le cœur brisé du fils qui s’exprime dans ce rêve. La profonde bonté d’âme de Ricardo arrive, à force d’amour, à recréer l’image aimante d’Aramis. Il se reconstruit un père idéal, fait d’amour. La conclusion est une admirable exhortation sur l’amour universel.
Le souvenir de Carlos
Cette nouvelle dévoile, en images poétiques, un lyrisme dans la description de la sensation amoureuse. Véronique passe du charnel à une hauteur d’émotions, puis au niveau spirituel. Cette montée est vertigineuse.
Ensuite, c’est un vrai tour de montagnes russes. Le lecteur est un peu désarçonné par les revirements, mais cela fonctionne. Il saisit les complications de l’histoire. La clé fournie à la fin, par le carnet découvert dans la table de nuit, donne à comprendre la difficulté des êtres de se « rencontrer » dans l’amour. Un monde d’illusions se cache dans les relations.
Lorsque l’histoire d’amour se confirme, le choix d’utiliser le présent narratif pour décrire les qualités du nouvel amant renforce le sens et la sensation d’actualité : le nouvel homme est bien en train de remplacer le précédent dans l’esprit de Véronique.
Énergie fatale
La dynamique entre le peintre et son modèle s’installe progressivement dans cette nouvelle. C’est très sensuel avec les parfums de sapin, le thé au jasmin, les biscuits au gingembre, puis avec les couleurs des tableaux mentionnées plus loin. Après l’introduction délicate, la musique viendra prendre de l’importance. Les effleurements et la danse sensuelle entre les deux personnages solliciteront tous les sens.
La brillante description des mouvements et de la transe créatrice du peintre prolonge ce début. Les tourments et les doutes du créateur sont bien exposés, ainsi que les dangers de la passion et la symbiose des deux personnages dans la peinture. Le soleil se profile comme un catalyseur de cette symbiose.
Nouvelle particulièrement esthétique, inspirée, lumineuse.
Roublardises de sombrero et sang de tequila
Dans ce texte, on entend la voix de Bernard Anton. On sent que c’est moins une fiction qu’un témoignage d’expériences, un récit de voyage. La description des scènes commence de façon anecdotique et assez humoristique, mais rapidement surgit la vision humaniste et idéaliste du pérégrin.
Les roublardises des Mexicains essayant de vendre un cheval ou du rêve ne manquent pas d’humour. Les histoires semblent vécues, on y adhère.
Concernant les massages d’Oliviera, le poète s’émerveille de son toucher maternel. La relation devient filiale. Le toucan, sculpture aux couleurs vives, paraît vivant. Il est soigneusement enveloppé pour le voyage. L’auteur lui attribue des sentiments, des émotions, un nom, des souvenirs. Ce sera sa consolation loin de sa mère adoptive.
Cette nouvelle est colorée, chaleureuse, avec de l’humour et beaucoup de tendresse pour ce pays chaud. Le haïku final amène un contraste. Les épines et la mousse, qui ne sont pas les premières choses qui viennent à l’esprit quand on pense au Sud, évoquent la terre nordique et la douleur de la séparation.
Vies basculées
À nouveau, les préoccupations humanistes de Bernard Anton émergent à travers cette histoire. Le désir de connaître l’angle et le chemin de vie de l’autre, qui vient d’un horizon différent, oriente ce récit.
L’itinéraire parallèle des deux personnages est simple et mène à la rencontre. Les anciennes embûches sont vite oubliées. Les avantages de l’intégration au nouveau pays d’accueil les consolent.
Leur fusion amoureuse est finement évoquée. Néanmoins, comme dans la plupart des idylles, la différence de caractère et la multiplicité des pièges séparent aussitôt les nouveaux arrivants. La divergence des chemins n’est pas aussi douloureuse pour l’un que pour l’autre. Devant des épreuves similaires, l’un connaîtra la déchéance, l’autre le succès. L’empathie du lecteur va au plus méritant, selon ses valeurs morales. Le titre l’annonce : la bascule peut aller dans un sens, ou dans l’autre.
L’image discrète de la colombe omniprésente est percutante. Elle symbolise la bienveillance du destin.
La Taire ne veut plus se taire
On comprend tout de suite le jeu de mots et l’intention de rejeter le bâillon que l’humanité impose à la nature.
Les principales problématiques environnementales et écologiques sont énumérées synthétiquement. La narration présente, sans aucune complaisance, le point de vue des technocrates et les inculpe. Ces derniers sont faussement positifs.
Le ton devient « fictionnel », avec le roi qui emprisonne les savants, et philosophique avec leur prise de conscience. Ils reviennent finalement à des valeurs naturelles et responsables. Le miracle opère.
Le texte s’attarde sur l’humain qui s’obstine à faire échouer le nouveau projet. Il faudra une véritable révolte de la nature pour que la plupart des humains disparaissent, ce qui semble en fait la seule voie de salut.
Ce texte court, impactant, en demi-tons, oscille entre optimisme et pessimisme. La signification du titre apparaît en toute évidence.
Frères dans la douleur
La confusion du patient âgé est bien amenée. On croit d’abord à de petites incohérences du récit, ou à de petites erreurs dans les prénoms. Mais on se rend compte progressivement du dérapage mental. Cela donne un dialogue qui rappelle Ionesco. Des répliques brèves qui font dériver la réalité, quand les mêmes questions obtiennent des réponses différentes. L’exemple du chapeau qui change de pays d’origine est représentatif de ce procédé à l’humour décalé.
L’épilogue offre une méditation existentielle, une recherche de sens sur la vie et sur la mort. C’est également un éloge de la beauté de la Vie. En dialogue avec la Vie elle-même, cette interlocutrice révèle que la mort est son alter ego, ce qui constitue une des clés de ce texte qu’on peut qualifier de philosophique.
Le haïku final nous montre un petit détail de la vie de tous les jours, comme pour apprécier la beauté des choses simples : un oiseau voit un chat bâiller.
Conclusion
On sort de la lecture de cet ouvrage riches de plusieurs réflexions. L’auteur réussit à nous inspirer et à nous éveiller de différentes façons. La virtuosité de son écriture nous donne à voir la beauté de la Vie, mais aussi parfois son absurdité et son côté obscur.
Dans la variété des aventures humaines, chaque destinée est porteuse de message. De même, chaque personnage de ce livre porte subtilement une dépêche. Il nous interpelle et allume en nous une lumière qui fait grandir.
Ce passage, tiré de la première nouvelle, Le fiel des poitrines, nous offre une leçon de savoir-vivre et de paix : « La violence et l’ignorance des autres ne nous appartiennent pas… La plus grande sagesse serait de ne pas les laisser nous embobiner et de les transcender, contribuant par tous les moyens à bâtir, de concert, envers et contre tout, un paradis terrestre où il ferait bon vivre. »
Oui ! Que les poitrines guérissent de leur fiel ! Que l’art et la poésie servent à régénérer les cœurs !
Béatrice Favereau
Les livres et les copains d’abord
14 janvier 2025
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Bernard Anton dévoile Tant que Vie nous habite, un recueil bouleversant sur la résilience et l’humanité
L’écrivain et philosophe Bernard Anton revient avec une œuvre fascinante : Tant que Vie nous habite. Publié en 2025, cet ouvrage plonge le lecteur dans un univers empreint de poésie et de profondeur, explorant avec finesse et sensibilité les nuances de la condition humaine à travers une série de récits et de nouvelles.
Un regard puissant sur l’existence
Dans ce recueil, Bernard Anton s’inspire de faits réels pour dresser un tableau saisissant de l’âme humaine. Chaque histoire nous entraîne aux côtés de personnages confrontés aux épreuves de la vie, oscillant entre espoir et désillusion, lumière et obscurité. À travers ces récits vibrants, l’auteur célèbre le courage, la résilience et la force intérieure, mettant en lumière la fragilité et la grandeur inhérentes à chaque être humain.
Un réalisme poétique porté par une plume magistrale
Avec une écriture à la fois fluide et élégante, Bernard Anton parvient à entremêler réalisme et merveilleux, livrant des fragments de vie chargés d’émotions profondes. Son talent réside dans sa capacité à transcender les épreuves du quotidien pour en révéler toute la beauté cachée. Ses nouvelles explorent avec intensité les thèmes universels du temps, de la mémoire, de l’amour et de la mort, tout en questionnant la place de l’individu dans un monde en perpétuelle mutation.
Une œuvre à la croisée de la philosophie et de la littérature
Tant que Vie nous habite ne se limite pas à un simple recueil de nouvelles : c’est une véritable méditation sur l’existence. Bernard Anton y aborde des réflexions profondes sur l’éphémère, la transcendance et la quête de sens, avec une justesse qui rappelle les plus grands penseurs. Son écriture, qualifiée de “magicienne des mots”, capte l’essence même de l’humanité et nous rappelle l’urgence d’aimer et de vivre pleinement.
Un livre à découvrir sans attendre
Tant que Vie nous habite s’annonce comme une lecture incontournable pour les amateurs de littérature engagée et introspective. Ce recueil s’adresse à tous ceux qui cherchent à réfléchir, ressentir et s’émerveiller, à travers des récits qui résonnent bien au-delà des pages.
🔗 Plus d’informations sur l’auteur et son œuvre : www.bernardanton.com et www.tantquevienoushabite.com
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Tant que Vie nous habite de Bernard Anton,
un voyage au cœur de l’humanité
Dans son recueil, Bernard Anton nous invite à explorer différentes facettes de l’expérience humaine à travers onze textes denses, introspectifs et poignants. Qu’il s’agisse de fables, de portraits ou de récits réalistes, ces histoires capturent la douleur, la résilience et la quête de sens face aux épreuves de la vie.
Ce recueil, à la fois varié et cohérent, offre un panorama des enjeux écologiques, sociaux, spirituels et personnels qui définissent notre époque.
Une mosaïque de thématiques universelles
La fragilité humaine face à l’existence
Les textes comme Frères dans la douleur et Tant que Vie nous habite explorent la finitude de la vie. Ils plongent dans l’intimité de personnages confrontés à la maladie ou à la mort, révélant leurs contradictions et leurs espoirs. La mort y est abordée avec une poignante sobriété, transformant ces récits en méditations sur la condition humaine.
L’écologie et les dérives modernes
Avec La Taire ne veut plus se taire, Bernard Anton s’attaque aux questions écologiques. Ce texte allégorique dénonce les excès industriels. Il soulève des dilemmes complexes : comment sauver une planète tout en évitant les répercussions humaines et sociales ?
L’amour et ses paradoxes
Des récits comme Le souvenir de Carlos ou La victoire de Florent explorent l’amour sous toutes ses facettes : passion destructrice, quête de rédemption et transformation personnelle. Ils interrogent la nature des liens affectifs, entre égoïsme, désir et besoin de libération.
La résilience et la rédemption
Vies basculées et Roublardises de sombrero et sang de tequila mettent en lumière des personnages en quête de nouveaux départs, parfois au bord du précipice. Ces récits capturent la lutte pour trouver un sens, même dans les situations les plus désespérées. Des personnages comme Hector dans Tant que Vie nous habite ou Danyeels dans Frères dans la douleur brillent par leur complexité. Leur humanité crue et leurs contradictions les rendent inoubliables.
Une écriture poétique et immersive
Le style de Bernard Anton est une force majeure du recueil. On y trouve une richesse descriptive. Les paysages, les atmosphères hospitalières ou les lieux exotiques sont décrits avec une précision immersive et deviennent vivants. Les réflexions sur la vie, la mort et l’amour adoptent un ton contemplatif qui élève le texte. On y lit aussi un équilibre entre mélodie et sens. Les mots sont choisis avec soin pour éveiller des émotions fortes, tout en stimulant la réflexion.
Une œuvre littéraire d’une grande résonance
Avec ce recueil, Bernard Anton nous offre un miroir de l’âme humaine, entre ses failles et sa grandeur. Les histoires résonnent toutes par leur honnêteté et leur pertinence. Ce recueil est une invitation à ressentir, à questionner et à embrasser la complexité de la vie. Bernard Anton y confirme son talent à jongler entre profondeur thématique et beauté stylistique.
Lionel Parrini, dramaturge, 10 février 2025
paru dans Les livres et les copains d’abord, 19 fév. 2025
Tant que Vie nous habite de Bernard Anton
ou l’exploration de l’âme humaine
(Analyse détaillée)
Le fiel des poitrines
Le texte suit une progression dramatique subtile. Il commence par une situation paisible et contemplative avec l’arrivée de Miguel, un perroquet sculpté, dans un décor hivernal. Le récit évolue ensuite vers des tensions de plus en plus marquées, jusqu’à atteindre un climax où les corneilles attaquent férocement Miguel. La chute propose une réflexion philosophique sur la violence et la cohabitation, clôturant le récit de manière méditative.
L’auteur alterne entre des moments de calme contemplatif et des épisodes de tension dramatique. L’introduction est lente, immersive, puis le rythme s’accélère avec l’apparition des bruits inquiétants. Ce contraste de rythmes renforce l’impact des scènes de conflit.
L’espace clos de la verrière contraste avec l’extérieur hostile. Ce dispositif dramatique accentue le sentiment d’oppression et d’isolement. La vitre devient un symbole de frontière infranchissable, renforçant le sentiment de claustration et de menace.
Miguel, bien qu’étant une sculpture, est animé par des traits humains et des émotions, créant un personnage symbolique. Les corneilles représentent l’agressivité collective, la xénophobie et le rejet de l’autre. Le contraste entre Miguel, coloré et paisible, et les corneilles sombres et violentes, installe un conflit manichéen.
L’écriture est poétique et sensorielle. La beauté des descriptions (hiver oppressant, couleurs du plumage, ambiance sonore) contribue à une forte immersion. La symbolique est subtile : la vitre comme barrière, les corneilles comme symboles d’intolérance, Miguel incarnant la différence, sont des figures marquantes.
Le rejet de l’autre, la violence collective, la solitude et la quête de cohabitation résonnent avec des problématiques contemporaines.
Bref, Le fiel des poitrines se distingue par sa poésie et sa profondeur symbolique.
La victoire de Florent
Cette nouvelle suit une structure linéaire avec des ruptures rythmiques marquées par des changements d’état du personnage principal, Florent. Tout débute avec une introspection mélancolique sur un mariage défaillant, puis évolue vers une phase de rébellion et de transformation personnelle, pour culminer dans une quête spirituelle qui mène à la libération et à la paix intérieure. Cette construction en plusieurs actes soutient efficacement la montée en tension émotionnelle et narrative.
Le récit joue sur deux tensions principales : celle conjugale et celle émotionnelle. Florent, prisonnier de son mariage toxique, oscille entre résignation et révolte. Les infidélités de Joséphine, décrites avec une précision presque provocante, accentuent son sentiment d’humiliation et sa quête de sens.
La transformation intérieure de Florent, marquée par un renversement de perspective, devient un moteur narratif puissant. La confrontation avec sa propre douleur et son besoin de libération crée une tension introspective captivante. Son évolution est le cœur du récit. Il incarne le passage d’une vie subie à une vie choisie, grâce à sa prise de conscience tardive, mais salvatrice.
Caricaturale dans sa démesure, Joséphine représente la figure de l’épouse infidèle et tyrannique. Sa transformation finale en étoile humanise son rôle, ouvrant la voie au pardon.
Julie joue un rôle essentiel, en tant que catalyseur de la renaissance de Florent.
Les personnages secondaires, comme les amants de Joséphine, le retraité et la bienfaitrice, enrichissent le contexte, mais restent subordonnés à la trajectoire de Florent.
La résilience et la libération personnelle. L’auteur illustre comment un individu peut transcender les épreuves pour se réapproprier sa vie.
L’amour et la réciprocité. Florent découvre la différence entre un amour imposé et un amour partagé, véritable source de bonheur.
La vengeance et le pardon. Le récit oppose la rancune destructrice de Joséphine au pardon lumineux de Florent.
La transformation spirituelle. Florent atteint une dimension mystique, où le matériel et les blessures terrestres s’effacent au profit d’une quête d’harmonie.
La progression narrative en plusieurs actes est maîtrisée. Le récit bien rythmé, alternant entre introspection, action, et moments de résolution. La transformation de Florent est cohérente et soutenue par des scènes marquantes (son renouveau après la fête, son voyage spirituel fascinant). Les différentes phases (mélancolie, rébellion, transformation) maintiennent l’intérêt du lecteur.
Le texte, au style imagé et évocateur, pose des questions intemporelles sur l’amour, le pardon, et le bonheur. Les descriptions vigoureuses et les métaphores apportent une dimension visuelle et poétique au récit.
La victoire de Florent est une narration touchante et porteuse d’une réflexion universelle sur la capacité de l’humain à se réinventer. Ce récit s’inscrit parfaitement dans la dynamique thématique du recueil. Il met en lumière la puissance des transformations personnelles et la quête de sens face aux épreuves de la vie.
Tant que Vie nous habite
Le récit suit une structure non linéaire qui alterne entre moments d’introspection, souvenirs et interactions avec Hector, l’oncle mourant du narrateur. Cette construction fragmentée reflète les pensées du narrateur face à la maladie et à la mort imminente de son proche.
Sa dramaturgie repose sur une montée progressive d’émotions, allant de la résignation au sublime : la déchéance physique et psychologique d’Hector, contrebalancée par sa combativité et ses traits d’humour. Les moments de tendresse entre le narrateur et Hector, ponctués de réflexions sur la vie et la mort, culminent dans l’évocation mystique et poétique de l’après-vie.
Hector est au cœur du récit. C’est un personnage à la fois tragique et attachant. Sa fierté, son humour noir et son refus de céder à la maladie en font une figure nuancée.
Le narrateur, témoin empathique, est le lien entre le lecteur et Hector. Ses réflexions personnelles, parfois philosophiques, ajoutent une profondeur introspective.
Les figures secondaires, comme la femme et la fille d’Hector, jouent un rôle limité, symbolisant l’égoïsme ou l’indifférence, tandis que les soignants et les souvenirs évoqués enrichissent le contexte.
Les thématiques abordées :
La fragilité de la vie. À travers Hector, le texte explore l’inexorabilité de la mort et la lutte pour préserver la dignité dans la maladie.
La transmission familiale. La relation entre le narrateur et Hector souligne l’importance des liens familiaux dans les moments critiques.
La quête d’immortalité. Par le biais des réflexions mystiques et des autosuggestions du narrateur, le texte interroge le désir humain de transcender la mort.
Le temps et la mémoire. Les souvenirs partagés servent à préserver l’essence d’Hector, renforçant l’idée que l’immortalité réside dans le souvenir des autres.
Bref, cette narration introspective et poétique privilégie une forme méditative, avec une forte dimension lyrique. L’approche est à la fois universelle et personnelle. Les réflexions sur la mort, la lumière et la continuité de la vie sont universelles, mais leur traitement à travers le prisme d’Hector les ancre dans une expérience personnelle, créant une résonance émotionnelle.
L’écriture poétique et évocatrice nous propose des descriptions remarquables. Les réflexions philosophiques renforcent l’impact émotionnel. Le personnage principal, Hector, est une figure marquante, à la fois tragique et lumineuse. Dans une atmosphère contemplative, mais loin du pathos, le récit adopte une approche digne et sereine face à la mort.
Tant que Vie nous habite est un texte bouleversant et introspectif qui explore avec justesse les questions de la vie, de la mort et de la transmission. Le récit s’intègre harmonieusement dans le recueil en prolongeant les réflexions universelles sur la fragilité de l’existence et le désir d’immortalité.
Catharsis des rescapés
L’auteur adopte une structure fractionnée, alternant entre dialogues et réflexions générales. Cette approche permet d’aborder des thématiques lourdes comme la guerre, l’exil et l’intégration. La tension repose essentiellement sur les récits traumatiques des protagonistes.
La violence des conflits ethniques et politiques, les horreurs des guerres civiles et des migrations forcées, l’exil et la survie constituent les thématiques centrales. Les descriptions des camps de réfugiés, des traversées dangereuses et des brutalités sont frappantes.
Le texte explore, avec des images marquantes, la douleur du déracinement et la difficulté de reconstruction. L’injustice sociale et géopolitique y est dénoncée, ainsi que les ingérences étrangères et l’exploitation des ressources africaines. La fragilité de la vie et la fin inattendue rappellent l’absurdité de la violence, même en contexte de paix.
Catharsis des rescapés est un texte engagé, émouvant, bien articulé qui explore des réalités dures. Des thèmes puissants et pertinents sont abordés avec justesse.
Le portrait d’Aramis le Grand
Ce portrait littéraire respecte les règles du genre. On y lit une description détaillée et nuancée d’Aramis. L’auteur brosse avec minutie le caractère d’un père à travers ses comportements, son apparence, ses habitudes et ses contradictions. Son orgueil, son autorité naturelle et son besoin de contrôle sont mis en lumière, tout en laissant percevoir sa fragilité intérieure.
Le portrait ne se limite pas à la personnalité d’Aramis, il explore également son environnement social et familial. Sa boutique, son fils Ricardo et ses interactions avec son entourage viennent contextualiser ses attitudes, renforçant la profondeur psychologique du personnage.
Le narrateur adopte une posture subtilement critique, dévoilant les failles et les contradictions d’Aramis. Cette approche subjective oscille entre admiration et ironie.
L’immersion dans l’intériorité d’Aramis invite le lecteur à comprendre ce personnage par ses habitudes, ses obsessions et ses relations aux autres.
La construction psychologique est solide, l’écriture précise. Les descriptions sont efficaces et immersives. Le point de vue adopté se situe entre distance et empathie.
Le Portrait d’Aramis le Grand accomplit sa fonction de peinture psychologique.
Le souvenir de Carlos
Le récit suit une structure linéaire, articulée autour de la rencontre entre Carlos et Véronique. Cette rencontre évolue vers une liaison intense et se termine sur une rupture brutale suivie d’un retour imprévu. La chute tragique lui donne une profondeur inattendue. Ce déroulement met en place un contraste entre la légèreté du désir initial et la gravité de la fin.
La tension dramatique est d’abord fondée sur les désirs et les frustrations de Carlos, puis sur la dynamique de séduction avec Véronique. Le basculement se produit lorsqu’il décide de rompre, créant un effet de surprise et de désillusion. Enfin, le décès de Carlos ajoute une intensité tragique à l’ensemble.
Carlos est présenté comme un homme solitaire, tourmenté, tergiversant entre désir charnel et quête d’affection. Sa complexité repose sur ses contradictions. Il cherche l’amour tout en rejetant l’attachement. La question posée sur nos blessures et leurs conséquences est très intéressante.
Véronique incarne la vulnérabilité affective. Sa solitude et son besoin d’amour la rendent fragile, ce qui la conduit à idéaliser Carlos avant de tomber de haut.
Si Carlos cherche à combler un vide affectif à travers des relations superficielles, Véronique aspire à l’amour véritable. Elle se heurte toutefois à la frivolité des intentions de son amant. Ce dernier incarne l’instabilité affective. Il est incapable d’assumer une relation profonde. Sa décision de rompre brutalement est motivée par un besoin de revanche sur ses expériences passées.
L’auteur brosse finement le portrait de Carlos et la quête d’amour d’une Véronique déçue. Les descriptions ainsi que les réflexions détaillées offrent une plongée dans leur intimité. La solitude, le désir, la peur de l’engagement et la désillusion amoureuse sont des thèmes fort bien exploités dans cette nouvelle.
Le Souvenir de Carlos est un texte dense, porté par des personnages complexes et des thématiques puissantes. La caractérisation des protagonistes est saisissante. L’essentiel des émotions et des conflits repose sur des réflexions intérieures et des descriptions généreuses.
Énergie fatale
Cette nouvelle suit une progression dramatique fluide, structurée autour de la relation complexe entre monsieur Comtois, un peintre vieillissant, et la narratrice, son modèle. Le récit s’installe progressivement dans une ambiance intime et feutrée, basculant subtilement vers une tension dramatique qui culmine avec la mort de l’artiste. Le rythme est maîtrisé, variant entre lenteur contemplative et montée progressive de la tension.
La tension dramatique est d’abord douce, presque imperceptible, nourrie par les non-dits et la sensualité de la relation entre l’artiste et son modèle. La passion refoulée de Comtois, ses gestes ambigus, et la vulnérabilité de la narratrice installent une ambiance trouble. La bascule survient avec la chute. Ce retournement clôt la tension accumulée et donne un relief tragique au récit.
Monsieur Comtois est un vieil artiste tourmenté, partagé entre passion créatrice et pulsions charnelles. Il incarne la figure d’un génie vulnérable. Sa quête artistique est intimement liée à sa peur de la mort qu’il tente de conjurer par la création. Il peint pour lutter contre sa crainte de disparaître. L’art devient un refuge et un moyen de transcender la mort.
La narratrice, tour à tour complice, muse et objet de désir, oscille entre fascination et soumission. Sa perception de Comtois évolue de l’admiration à une prise de conscience de la complexité de leur lien. Le texte explore la frontière floue entre inspiration artistique et désir charnel, où le modèle devient objet de fantasme.
La dramaturgie de cette nouvelle repose sur une tension psychologique subtile, portée par des gestes et des regards. Le récit privilégie la sensation et l’atmosphère plutôt que l’action. Ce choix est cohérent avec l’ambiance contemplative. L’ambiguïté des intentions du peintre et la passivité de la narratrice créent un équilibre fragile qui nourrit la tension. Le texte joue habilement sur les silences et les gestes inachevés. L’ambiance intimiste et sensorielle excelle à créer une atmosphère discrète et sensuelle.
Le point d’orgue dramatique de la fin réinterroge tout ce qui précède et renforce l’idée que la passion, lorsqu’elle n’est pas canalisée, peut devenir destructrice.
Cette œuvre de Bernard Anton questionne la frontière entre création artistique et désir, entre immortalité et mort, ce qui donne au récit une profondeur tragique inattendue.
Énergie fatale est une nouvelle riche et subtile, qui explore avec finesse les zones d’ombre de la création artistique et les ambiguïtés des relations humaines. La tension dramatique, bien que discrète, soutient l’ensemble et rend sublime la force émotionnelle du texte tout en respectant son ambiance élégante.
Roublardises de sombrero et sang de tequila
Le texte suit une structure fragmentée, alternant entre descriptions de voyages, anecdotes vécues et réflexions personnelles. Cette narration éclatée adopte un rythme souple et fluide, porté par la subjectivité du narrateur. L’absence de véritable fil conducteur est compensée par une succession d’expériences qui tissent un récit global sur la découverte de l’autre et de soi, via l’exploration sensorielle et humaine.
Les péripéties du narrateur avec les vendeurs, le guide équestre, ou le chef des mariachis, qui tentent de le manipuler, offrent des situations cocasses ponctuées de surprises et de réflexions sur la condition humaine. On s’interroge alors sur la frontière entre hospitalité sincère et intérêt économique.
Le narrateur est curieux, ouvert, en quête de véritables rencontres. Il se présente comme un homme attentif aux détails du quotidien, préférant les interactions humaines sincères aux attraits touristiques superficiels. Sa volonté d’aller au-delà des apparences et de l’exotisme confère au texte une authenticité touchante. Nous le voyons s’immerger dans les cultures locales pour mieux comprendre les autres et, par extension, lui-même. Quant aux inégalités sociales et à la pauvreté observées sur place, l’auteur suggère une réflexion sur la responsabilité du voyageur.
La sensorialité et l’éveil des sens ne manquent pas. Le texte est florissant en descriptions sensorielles, notamment dans la scène du massage qui devient presque mystique. (Un must ! J’ai adoré !).
Ce récit plus contemplatif que dramatique assume l’absence de tension en proposant plutôt une chronique sensorielle et introspective. Cette approche est cohérente avec le genre du récit de voyage, où l’expérience personnelle prime sur l’action.
Nous assistons à une montée en puissance avec la rencontre d’Oliviera dans la deuxième partie du récit. Cette partie est plus dense et émotionnellement plus forte. Ce passage gagne en profondeur grâce à la magnificence sensorielle du massage et à la relation humaine qui se construit, donnant au texte un véritable souffle dramatique.
Roublardises de sombrero et sang de tequila est une réflexion sincère qui dépasse le simple récit de voyage. L’auteur sonde le rapport à l’autre et les réalités sociales. Son texte brille par ses descriptions immersives et ses réflexions sincères sur la rencontre humaine.
Écriture somptueuse et sensorielle, notamment dans la scène du massage, véritable point d’orgue du récit. Regard lucide et bienveillant sur les personnes rencontrées, évitant le jugement. Humour subtil et efficace. Légèreté et autodérision. Cette œuvre vivante et captivante explore avec justesse et poésie la beauté des rencontres humaines, des plus anodines aux plus transformatrices.
Vies basculées
Le texte suit une structure chronologique qui retrace les parcours de Walid et Tamari, deux jeunes réfugiés africains installés au Québec. La narration se divise en plusieurs segments qui illustrent les étapes de leur intégration, leurs espoirs, leurs désillusions et leurs épreuves. Le récit commence par leur arrivée au Québec et évolue progressivement vers des situations dramatiques, jusqu’à la chute brutale de Walid, impliqué dans un réseau de trafic de drogue.
La tension monte progressivement, avec des moments clés : l’arrivée pleine d’espoir au Québec, la relation naissante et passionnée entre les deux protagonistes, la grossesse non désirée de Tamari et l’abandon de Walid, l’engrenage de ce dernier dans des choix destructeurs (relations toxiques, trafic de drogues).
Le récit alterne entre des phases d’espoir et de chute, créant une dynamique dramatique forte, culminant avec l’arrestation.
Walid est un personnage impulsif, instable et influençable. Son passé familial violent et ses traumatismes expliquent en partie ses choix hasardeux. Il titube entre insouciance, quête de reconnaissance et autodestruction.
Tamari, plus réfléchie et studieuse, incarne la résilience. Sa trajectoire est marquée par la responsabilité et la douleur, notamment lorsqu’elle décide d’avorter face à l’abandon de Walid.
Les personnages secondaires (Nadej, la sœur de Walid, l’enseignant) enrichissent le récit en soulignant les différents environnements sociaux qui influencent les protagonistes.
L’exil et le déracinement sont les principaux thèmes abordés. La difficulté d’adaptation dans un nouveau pays constitue le problème central de l’histoire. L’impulsivité du jeune Walid et son absence de repères le conduisent à des choix destructeurs.
La passion de Walid et Tamari vire rapidement à la désillusion et au rejet. La pression sociale et familiale que subit Tamari, pression liée à la culture et à la religion, influence sa décision d’avorter. L’autodestruction et la fuite en avant commencent aussitôt. Walid refuse d’assumer ses responsabilités de père et plonge dans des comportements à risque.
La narration maîtrise bien la montée en tension. Le début, empreint d’espoir, contraste avec la descente progressive de Walid. Les événements s’enchaînent de manière cohérente, créant un effet de gradualité dramatique.
Des scènes clés sont visuellement fortes et émotionnellement puissantes. Certaines marquent le récit par leur intensité, comme la première rencontre amoureuse sous la neige, la découverte de la grossesse de Tamari, la capture spectaculaire de Walid. Ces moments créent des points d’ancrage forts dans le récit et maintiennent l’intérêt.
Des thématiques profondes et actuelles, comme l’exil, la jeunesse, la précarité sociale, les rapports homme/femme sont abordés avec justesse.
Vies basculées est un récit palpitant qui explore les difficultés d’intégration, les dérives de la jeunesse et les relations humaines complexes. La dramaturgie est bien menée, avec une montée en tension qui culmine dans une chute brutale et percutante. Le texte offre une réflexion puissante sur la fragilité des parcours de vie, marqués par les traumatismes du passé et les choix du présent.
La Taire ne veut plus se taire
Ce texte adopte une structure allégorique, proche de la fable et du conte philosophique. Il décrit la destruction progressive de la planète Taire par les excès technologiques et industriels, la prise de conscience des savants, et la répression orchestrée par le roi. Cette narration fluide met en lumière des enjeux écologiques et sociaux majeurs.
Les savants incarnent la figure de la science débridée, et la planète Taire la victime silencieuse.
L’auteur met brillamment en lumière la tragédie du désir de bien-faire. Comment arrêter un système sans provoquer des déséquilibres sociaux et économiques ? Cette réflexion sur la difficulté de passer de l’intention au changement réel est pertinente.
Le texte questionne la capacité des individus à renoncer au confort et aux privilèges du capitalisme. Peut-on vraiment se contenter de peu après avoir grandi dans un monde d’abondance et de consommation ? Cette réflexion sur l’inertie des habitudes et des désirs individuels enrichit la portée philosophique du récit.
Le roi symbolise la violence de la décision politique : faut-il imposer des mesures autoritaires pour sauver un monde condamné ? Le lecteur est invité à réfléchir sur la légitimité de la violence pour préserver le bien commun.
La Taire ne veut plus se taire est une réflexion profonde et pertinente sur les dérives de la modernité, sur la crise écologique et sur les dilemmes politiques. On y trouve une variété thématique qui jongle habilement entre écologie, éthique, politique et société.
Le style est évocateur. Des images fortes marquent la lecture (dont la scène du chant collectif).
Bref, La Taire ne veut plus se taire est une fable écologique puissante, portée par des réflexions justes sur les dérives du progrès, la responsabilité collective et la difficulté d’agir pour le bien commun. Loin d’être un simple plaidoyer environnemental, ce texte pose des questions complexes sur la fragilité des bonnes intentions et la violence des décisions nécessaires pour préserver l’équilibre du monde.
Frères dans la douleur
Loin de la grandiloquence, Frères dans la douleur tisse une dramaturgie feutrée, où la douleur, la solitude et l’attente prennent le pas sur l’action. Bernard Anton installe un jeu de miroirs, un ballet silencieux entre les corps fatigués et les âmes vacillantes.
L’hôpital devient un territoire de contrastes : un huis clos sans répit, où la tension est omniprésente, mais toujours en sourdine. Chaque échange entre le narrateur et Danyeels résonne comme un pas de plus vers l’inéluctable, chaque silence pèse autant qu’une parole. L’écriture épouse le rythme du réel, avec des moments de contemplation, des dialogues erratiques, parfois tranchants. Des figures fragiles sont présentées sous une lumière tamisée.
Le narrateur, spectateur et acteur malgré lui, oscille entre distance et implication émotionnelle. Il observe, écoute, s’attarde sur des détails infimes qui prennent un relief inattendu.
Danyeels, silhouette vacillante entre absurdité et éclairs de lucidité, incarne une solitude existentielle. Il est un reflet possible du narrateur, du lecteur, de toute humanité face au dernier seuil.
Le personnel médical, silhouette impersonnelle et paradoxale, ni totalement absent, ni véritablement présent, agit sans affect et accentue cette impression de déshumanisation.
Ce qui frappe dans cette traversée en jeu de miroir, à l’écriture sobre et incandescente, c’est l’absence d’artifice. Ici, pas de grand drame, pas d’élans tragiques, mais une dramaturgie discrète, cousue de silences et de regards. Le texte nous confronte à l’essence même de l’existence : attendre, souffrir, se rattacher à l’autre pour mieux se sentir vivant, jusqu’à ce que l’un parte et que l’autre reste.
Avec Frères dans la douleur, Bernard Anton nous livre une partition en demi-teinte, où le vide prend autant de place que le plein. Une œuvre qui ne cherche pas à séduire, mais qui s’installe en nous par effleurements successifs. Un récit qui laisse une empreinte silencieuse.
Conclusion générale
Le recueil de Bernard Anton est une exploration de l’âme humaine, un kaléidoscope d’histoires humaines qui captivent par leur sincérité et leur fécondité thématique. Il illustre avec finesse la complexité de la condition humaine à travers des récits efficaces, profondément ancrés dans le réel, porteurs d’une réflexion universelle.
Cette œuvre précieuse touche par sa sensibilité et sa capacité à explorer des émotions universelles avec justesse et subtilité.
Lionel Parrini, dramaturge
par dans La fureur de lire, 1er mars 2025
