Je réfléchis sur le métier ingrat des artistes considérés au Moyen-Âge tels de vils ouvriers mal rémunérés. Les repas fournis leur tenaient lieu de salaire quotidien. Il y a à peine cent quatre-vingts ans, Schubert n’avait-il pas offert à son aubergiste, faute d’argent, une partition improvisée ? Van Gogh, Vermeer, Gauguin et Modigliani, pour ne citer que ceux-là, n’ont pas joui des millions que leurs œuvres ont rapportés après leur mort. Ils vivaient misérablement, criblés de dettes, sans avoir de quoi se nourrir ou nourrir leur famille.
Qu’il me serait plaisant et honorable de vivre en dilettante en dépit des afflictions et de la faim ! En effet, nonobstant l’indigence et les compromis, l’art, comme l’amour, m’élève, me purifie, me ramène à mon origine. L’art, comme l’amour, me fait renaître, m’illumine de beauté, m’ouvre à la beauté, à l’invisible, me parle le langage vrai de la nature.
L’art, comme l’amour, me propulse vers les sommets de l’esprit, m’enseigne la vérité qui fait grandir, me projette vers l’unité et l’harmonie, instaurant au milieu du chaos la plus joyeuse structure et eurythmie. L’art, comme l’amour, m’inspire l’essence de la poésie, me fait goûter à la quintessence de la haute Vie, me stimule, fait que j’évolue, que je me dépasse encore plus. L’art, comme l’amour, métamorphose et intensifie mes sens, renouvelle mon appartenance à mon corps et à mon esprit que je recrée pour rafraîchir la Vie. Il favorise mon espace vital, mon expérience limite chargée d’illimitées expériences.
Musiciens, poètes, danseurs, peintres, architectes, artisans, orfèvres, cinéastes, sculpteurs, vous êtes les magiciens de l’âme. Vous construisez et reconstruisez la beauté insaisissable. Vous déchirez et bouleversez ce qui stagne, faites danser d’émotion la Vie et l’âge vénérable des arbres. Vous donnez un sens sublime au matériel. Vous êtes notre ressource, notre fenêtre, notre découverte, le complément de notre manque manifeste. Vous nous révélez le céleste dans le réel, rendez plus claire la lumière, plus sûre la mémoire d’exister.
Énergie fatale
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Je n’ai pas assisté aux obsèques, car je ne crois pas en cette organisation païenne qui se prétend charitable, spirituelle, tandis qu’elle bannit, insulte et bafoue. Je n’y ai trouvé aucun geste tangible qui authentifiait le message qu’elle prêchait. Tout le contraire. Elle se plaît à condamner à tort et à travers, sans discernement, au lieu d’aimer et d’absoudre. À quoi sert-elle puisqu’elle ne voit pas l’Amour, ne parle ni à l’Amour ni ne se nourrit d’Amour ? Pourquoi adhérer naïvement à son double jeu hypocrite ? Pourquoi lui accorder un pouvoir qu’elle n’a pas et qu’elle ne mérite strictement pas ?
J’ai refusé d’aller écouter un ministre qui radote, prend en otage la parole, l’emprisonne dans une boîte, ensuite brise les oreilles des « fidèles » par ses discours insipides, vides d’impact, auxquels il ne croit pas. Non ! Je ne suis pas entré dans ce moulin à vent qui tourne dans le vide, aveuglément.
Plus tard, j’ai appris par ma cousine sidérée que le célébrant disait n’importe quoi dans son homélie. Il était si malhabile qu’il avait proféré des âneries irrecevables, en plein service, qualifiant mon oncle, par exemple, à plusieurs reprises, de « bon yable… Il était un bon yable… » alors qu’il ne le connaissait pas. Est-ce des propos rassurants à énoncer devant une famille endeuillée ? Où est le sain jugement ? C’est, assurément, une expression populaire pour identifier une bonne personne, cependant, dans le contexte, la référence au yable ne passait pas.
Assis dans un parc, au bord d’un cours d’eau qui me rappelait qu’abondante et permanente est la Vie pour tous, j’écoutais les murmures suaves des arbres. Leur ramage chantait à l’unisson, accompagnant celui des oiseaux. Les papillons en extase valsaient autour des fleurs, me nourrissant de sublimes choses. Je m’envolais haut avec les nuages qui planaient comme des colombes géantes, recevais de la brise visible et invisible, balayant tout de grâce, les plus subtils cadeaux : le détachement, la Lumière, le goût de l’éternité.
Méditant sur la frontière poreuse qui sépare l’existence de la mort, j’estimais que, renouvelé dans la mort, Hector avait intégré l’autre monde. Il brille et danse maintenant dans les reflets du vent, avec les étoiles et les goélands. Évadé vers l’Absolu, la Voie lactée est désormais son lieu atemporel de résidence.
La parole du poète japonais Ikkyū résonna dans l’air, poussée à son paroxysme : « Je voudrais être un esprit, hors des poussières, ciel bleu et lune blanche. »
Le destin a fini de broyer mon oncle. Fleur consommée, son parfum s’élève et voyage à présent dans toutes les contrées, poursuivant son chemin d’évolution jusqu’à la profusion de la beauté du rien, c’est-à-dire jusqu’à la plénitude.
Échapperai-je, quand ce sera mon tour, à la guillotine du temps, à son érosion qui sape tout avec indifférence ? Y a-t-il un moyen d’éluder le fatal anéantissement ? Je décide que oui. Rien ne m’empêchera de survivre.
Tant que Vie nous habite
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Dans son éloge funèbre, son fils témoigna devant une faible assistance composée de deux voisins et de son employée. Sans la présence de Suzana ni de ses trois autres rejetons qui, eux, se livrèrent à une mercantile guerre fratricide concernant les menus détails de l’héritage évalué à plus d’un million de dollars. Ces derniers, qui n’étaient proches de lui ni dans sa Vie ni dans sa mort, prétextaient être très occupés. Ils refusèrent, en outre, de défrayer leur frère, même symboliquement, pour les tâches administratives énormes qu’il accomplissait sur place avec générosité et dévouement. Ce qui les intéressait, c’était d’encaisser le plus d’argent possible.
Voulant s’acquitter avec dignité des rites funéraires, Ricardo improvisa un discours devant le cercueil fermé. Paroles stupéfiantes scandées d’une façon solennelle, ponctuées de silence et d’émotion : « Aramis est mort par amour, pour l’Amour, lui qui ne semblait peut-être pas trop connaître l’Amour. L’Amour l’a emporté, malgré sa légendaire sévérité. Son départ est, en fait, un sacrifice d’Amour, une vraie leçon d’Amour, un don de soi total à l’Amour.
Souvent, mon père se déclarait assez sensible et avait l’œil facilement humide. Nous avions de la difficulté à le croire. En revanche, son cœur de soie nous a prouvé, au terme de sa Vie, qu’il comptait vivre d’Amour. Il n’a pas su comment exprimer son amour. Finalement, cet homme s’est offert corps et âme à l’Amour. Il était à l’école de l’Amour.
Ce serait injuste de passer sous silence son ultime et éloquent geste d’Amour. Je ne peux plus dire qu’il considérait l’Amour d’une façon superficielle. Il aimait à sa façon. Son intense soif d’Amour a eu raison de son jugement et de son cœur. L’Amour a définitivement couronné sa Vie. Ses derniers jours rectifient son portrait et corrigent notre entendement de qui il fut : un martyr d’Amour, un héros de l’Amour. Qu’il brille maintenant, doré, dans les bras du soleil ! »
Le portrait d’Aramis le Grand
